entretien de Marek Ostrowski avec Hervé Bernard [1] dans l’hebdomadaire « Polityka » du 27 mars 2010 |
Comment se fait-t-il que la France a construit autant de centrales nucléaires ? Ces centrales produisent 75% de son énergie électrique.
HB : C’est simple. Nous avons épuisé toutes nos réserves de matières premières. Tout d’abord le charbon (son exploitation est devenue non rentable), ensuite les gisements de gaz. Or, pour que le pays puisse se développer, on avait besoin d’énergie, notamment d’électricité. Les choses ont été brusquées par le choc pétrolier des années 70. Le gouvernement français a décidé que nous avions besoin garantir notre indépendance énergétique. A l’époque c’était possible grâce au nucléaire.
En Allemagne ou en Grande-Bretagne la situation était différente ?
HB : Oui. Les Allemands avaient toujours des réserves énergétiques. La France ressemblait davantage au Japon, qui lui aussi ne disposait pas de sources d’énergie propres et qui s’est assuré son indépendance énergétique grâce au nucléaire. Si l’on ajoute l’énergie hydraulique et l’énergie renouvelable, nous produisons 90% de notre énergie sans charbon.
Dans de nombreux pays l’énergie nucléaire provoque l’opposition de l’opinion publique.
HB : S’agissant de la France on peut parler d’un compromis. Il n’y a pas eu de forte opposition, car les gouvernements successifs ont poursuivi des travaux relatifs à la construction des centrales nucléaires. L’opinion publique l’a accepté. Les premières difficultés ont apparu dans les années 90 quant on a commencé à se préoccuper des déchets radioactifs. L’opinion publique estimait que la France ne disposait pas de solutions techniques efficaces permettant de résoudre ce problème. A l’exception de cette question, l’accueil de l’énergie nucléaire est satisfaisant.
Mais comment l’expliquer ?
HB : Jusqu’à présent, il n’y a eu aucun accident. Les Français savent que notre programme nucléaire est solide. En tant que son partisan, je dirais même transparent, et sinon, il est certainement en train de le devenir. Deux lois de 2006, une intitulée « Transparence et sécurité du programme » et une autre sur le traitement des déchets radioactifs, ont permis d’éviter les protestations éventuelles.
Paris accorde des fonds énormes à la mise en œuvre d’investissements qui donneront des résultats seulement dans 30 ans.
HB : Peut être même plus tard. Vous parlez de la fusion nucléaire ? Oui, l’Etat français est présent dans le programme nucléaire. C’est le Président de la République qui prend les décisions les plus importantes. C’est lui qui a donné l’accord pour la mise en route des procédures visant la construction du réacteur EPR de troisième génération à Flamanville et d’un autre réacteur du même type non loin, à Penly en Normandie. Cependant, ces décisions s’accompagnent de sérieux arguments et d’une analyse détaillée du Conseil de Politique nucléaire.
Qui est, lui aussi, dirigé par le Président de la République. Cependant, ma question concerne davantage la fameuse société civique.
HB : La société civique peut influencer les décisions dès la mise en place des procédures de construction. Le Président de la République décide du choix de la stratégie. Ensuite on en vient aux détails, c’est-à-dire à préciser le lieu et les modalités de construction du réacteur et des installations nucléaires. C’est à cette étape-là que l’on a prévu une participation éventuelle de l’opinion publique.
Ainsi, même si la société française rechigne un peu, tout marche sans problèmes ?
HB : Oui. On peut avoir une autre opinion, on peut avancer des arguments contre, mais on ne peut pas oublier qu’il y a quelqu’un qui décide. Cela fait partie de la culture française. Et, en ce qui concerne la politique nucléaire, ce quelqu’un c’est le Président de la République.
Pourquoi déclare-t-on en Pologne qu’il faut au moins une quinzaine d’années pour construire une centrale nucléaire ? En France il y a….
HB : 58 réacteurs qui fonctionnent.
Si la construction de chacun d’entre eux avait pris une quinzaine d’années…..
HB : Le plus difficile est de commencer. L’énergie nucléaire n’est pas dangereuse, tout le monde le sait. Elle génère un risque qu’il faut entièrement maitriser. Pour pouvoir le maitriser, l’on doit évidemment se fier aux ingénieurs, mais également à la société et aux législateurs, à l’administration qui vérifiera si chacun de ces trois acteurs a pris en compte tous les éléments nécessaires pour garantir la sécurité de tous les autres. C’est le plus difficile. Avec de bons ingénieurs, on peut construire un réacteur en moins de 10 ans, ce n’est pas un problème. Mais il faut encore disposer d’un organe qui veillera sur la sécurité.
Cet organe devrait-il être indépendant de ceux qui construiront et exploiteront les centrales nucléaires ?
HB : Oui. Depuis 2006, son indépendance est garantie par la loi. L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), car c’est d’elle qu’il s’agit, doit disposer de temps pour acquérir les compétences nécessaires pour une analyse technique de la documentation. Cela prend du temps. La Pologne ne disposant pas de réacteurs puissants, un tel organe aurait besoin de temps pour acquérir les compétences garantissant la sécurité de la population. Il faut également obtenir l’accord du troisième acteur, la société.
L’argument le plus fort en faveur de l’énergie nucléaire ?
HB : Dans les années à venir la demande d’énergie augmentera partout avec l’essor de la population. En outre, le niveau de vie en Chine et en Inde, qui comptent actuellement plus de 2 milliards d’habitants, est inférieur à celui de l’Occident. Mais la population de ces deux pays aura un besoin grandissant d’énergie. L’énergie nucléaire est relativement bon marché, sûre et permet de réduire l’émission de CO2.
Il est important que la société polonaise, qui vit dans un pays qui produit 93% de son électricité grâce à la combustion du charbon, soit sensible aux effets nocifs du CO2, de même que les Chinois.
Les combustibles fossiles resteront-ils encore longtemps la source principale d’énergie dans le monde ?
HB : Certainement. Mais cela vaut peut-être la peine de réfléchir dès aujourd’hui à l’énergie nucléaire, notamment dans le contexte de la future construction des réacteurs de la 4ème génération qui, contrairement à ceux de la 3ème génération, exploiteront jusqu’au bout l’uranium qu’ils utiliseront et produiront beaucoup moins de déchets radioactifs. Nous avons calculé en France que les réserves d’uranium dont nous disposerons dans les années 2030-2050 suffiront pour 8.000 ans après leur transformation, recyclage et utilisation. Cela dépasse toutes les possibilités offertes par le charbon, le gaz ou le pétrole. En outre, on exploite l’uranium naturel qui a l’avantage d’être présent de manière assez homogène sur toute notre planète. Aucun pays ne peut le contrôler comme c’est le cas du pétrole.
Vu le développement imprévisible des sciences ne craignez-vous pas de faire dans cinq ans une découverte qui modifiera complètement vos actuelles prévisions ?
HB : Nous nous y attendons plus ou moins. C’est ainsi qu’est née l’idée de la fusion. Nous cherchions le Saint-Graal, la possibilité d’exploiter l’inépuisable énergie du Soleil, de la reconstituer sur la Terre. Mais outre ces idées grandioses, il y a des choses qui existent aujourd’hui, à savoir la lumière du soleil et le vent qui fait marcher des éoliennes. Cette énergie renouvelable peut très bien compléter l’énergie nucléaire, si l’on sait la transformer, par exemple, en électricité. Malheureusement ce n’est pas rentable actuellement.
En décembre 2009, votre Commissariat a changé de nom. Son nom actuel indique qu’il s’occupe également de l’énergie alternative.
HB : C’est le Président de la République qui a décidé de modifier le nom du Commissariat qui fonctionne depuis 65 ans. Comme le Commissariat à l’énergie atomique est devenu le leader mondial dans le domaine de l’énergie nucléaire, la France ambitionne de parvenir à la même position dans le domaine de l’énergie renouvelable.
La France peut décider de développer les sources d’énergie renouvelable, même si celle-ci n’est pas rentable. La Pologne n’a pas les moyens de le faire.
HB : C’est une question de priorités. Lors du dialogue entre l’Etat et la société, on a décidé que pour chaque euro dépensé pour la recherche dans le domaine du nucléaire, on dépenserait un euro pour la recherche sur l’énergie renouvelable.
Un à un, c’est davantage une proportion politique que scientifique.
HB : Oui, elle est politique. Mais actuellement, c’est la technologie solaire qui est la plus prometteuse. Cette énergie ne coûte rien, et elle est abondante dans de nombreux pays. Le problème est que nous ne savons pas encore transformer efficacement la lumière du soleil en énergie électrique. L’efficacité de cette transformation devrait être dix fois plus grande.
L’énergie nucléaire fait son retour dans le monde, en France, au Japon….
HB : Depuis quelque temps, également aux Etats-Unis. Dans un de ses discours, Barack Obama a promis des garanties financières et l’accord pour la construction de nouveaux réacteurs.
Et quelle est l’attitude de la Russie ?
HB : La Russie, comme la France, n’a jamais arrêté ni la production industrielle ni les recherches sur l’énergie nucléaire.
Les Russes sont-ils arrivés à se relever après la catastrophe de Tchernobyl ?
HB : Après cette catastrophe en avril 1986, la Russie et le monde entier se sont rendu compte de la nécessité d’améliorer la sûreté des réacteurs. On a proposé alors de construire des réacteurs de 3ème génération, plus sûrs, car le danger de la fusion du réacteur y est moindre. Si malgré tout cela arrivait, on a installé un réceptacle qui recevrait le carburant fondu.
La Chine et l’Inde elles aussi construiront des centrales nucléaires.
HB : L’Inde a pendant longtemps été obligée de développer toute seule ses recherches. La coopération internationale était impossible pour des raisons politiques. Elle a malgré tout réussi à construire de très bons réacteurs et elle en construira certainement d’autres. La Chine aura besoin d’électricité à un prix abordable encore plus rapidement que l’Inde. On y ouvre en moyenne chaque semaine une nouvelle centrale à charbon de 1000 MW ! Elle dispose dès aujourd’hui de centrales nucléaires construites par la France. Les Chinois continueront certainement sur cette voie.
Est-il vrai que l’énergie électrique produite à partir du charbon est plus chère de 50% que celle qui vient du réacteur nucléaire ?
HB : D’après une analyse des coûts de production d’électricité provenant de diverses sources, effectuée en 2008 en Finlande, un MWh produit dans une centrale nucléaire coûte environ 35 euros, un MWh produit dans une centrale à gaz coûte 59,2 euros, avec la taxe pour l’émission de CO2, et un MWh produit dans une centrale à charbon coûte 64,4 euro, avec toutes les taxes supplémentaires. On voit que même sans taxes, le charbon est beaucoup plus cher que le nucléaire. (jr)
[1] Administrateur général adjoint du Commissariat à l’Energie Atomique et aux Energies Alternatives (CEA)
