Tribune de l’Ambassadeur sur l’offre Airbus pour la Pologne [pl]

AIRBUS » : UNE CHANCE POUR LA POLOGNE



La sélection de l’hélicoptère Caracal d’Airbus pour équiper l’armée polonaise a suscité dans le public polonais une série de réactions critiques, qui témoignent d’un certain malentendu – écrit l’ambassadeur de France en Pologne.

Bien qu’il ne s’agisse pas à strictement parler d’une offre française, puisqu’Airbus est une entreprise largement européenne, il me semble important de dissiper ces malentendus. Dans un autre appel d’offres, le choix du système Patriot pour la défense antiaérienne n’a suscité aucune controverse, alors même qu’il était confronté à une offre française particulièrement avantageuse sur le plan à la fois technique et industriel.

Parmi les arguments qui reviennent régulièrement à l’appui des critiques du choix du Caracal, une série touche à son adéquation aux besoins des forces armées polonaises. On aurait affaire à un appareil trop cher, pas assez performant, trop ancien. Airbus lui-même a déjà répondu à ces arguments techniques : le coût des différents appareils proposés était assez similaire à équipement équivalent (certaines offres proposaient en effet un appareil non équipé…) et en tenant compte du coût d’exploitation.

Quant à la prétendue vétusté de l’appareil (pourtant quotidiennement utilisé par les forces spéciales françaises, rompues aux missions difficiles…), ou à l’inadéquation de ses caractéristiques techniques, la meilleure réponse a été fournie par la campagne de tests en conditions réelles, où l’appareil a, aux dires même des militaires polonais, rempli toutes les exigences, et même au-delà. Comme l’a souligné le ministère polonais de la défense, l’offre d’Airbus était d’ailleurs la seule à remplir l’ensemble des critères indispensables.

Une autre préoccupation de l’opinion polonaise, parfaitement légitime, concerne l’aspect industriel : cette offre est-elle bénéfique pour l’industrie de défense polonaise et ceux qui y travaillent ? Là encore, il convient de dissiper des malentendus. La distinction entre d’une part, une offre étrangère, celle d’Airbus, et d’autre part deux offres polonaises, est très largement artificielle. D’abord parce qu’Airbus, implanté en Pologne depuis plus longtemps que ses concurrents directs, emploie au total plus de 850 personnes, dans l’usine aéronautique PZL Warszawa Okęcie, et a ouvert en février, à Lodz, un centre de recherche et d’ingénierie . D’autre part parce qu’aucun des sites actuellement en activité en Pologne n’est en mesure d’assurer lui-même l’ensemble de la chaîne de production d’un matériel aussi sophistiqué qu’un hélicoptère moderne : tous font de l’assemblage. Comme le soulignait à juste titre le vice-ministre de la défense Czesław Mroczek, « il n’y a pas d’hélicoptères 100% polonais ».

Si on la regarde en détail, l’offre industrielle d’Airbus est très avantageuse, permettant à la Pologne de développer un nouveau centre d’excellence, le « plateau de l’aviation », qui va non pas se substituer, mais compléter la déjà célèbre « vallée de l’aviation ». Le groupe européen prévoit non seulement d’ouvrir de nouveaux sites de production (assemblage, moteurs), mais aussi de procéder à un transfert de technologie à la Pologne, qui lui permettra d’assurer intégralement sur place la maintenance et l’entretien des appareils, pas seulement du reste pour ceux qui seront produits en Pologne, garantissant un flux d’activité sur le long terme.

Il est par ailleurs inexact de dire qu’une partie seulement de l’objectif contractuel de 50 hélicoptères sera produite en Pologne, l’essentiel de la production étant réservé à la France. S’il est vrai que les premiers exemplaires destinés à l’armée polonaise seront assemblés en France, afin de tenir le délai de livraison de 2017, l’offre d’Airbus stipule bien qu’au moins 70 appareils seront assemblés en Pologne, le complément correspondant à d’autres contrats d’exportation du groupe, dont le carnet de commandes est bien rempli, comme en témoigne les derniers contrats passés avec le Qatar, le Koweït, la Corée du sud. Au total, comme l’ont précisé les dirigeants d’Airbus, ce sont 1250 emplois directs hautement qualifiés et 2000 emplois indirects qui vont être créés.

Mais ce que je voudrais souligner, c’est que la stratégie d’Airbus vis-à-vis de la Pologne va bien au-delà d’une opération ponctuelle. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement l’acquisition par la Pologne d’un armement de premier ordre. L’enjeu véritable, dans le cas d’espèce, c’est de bâtir une relation de long terme et d’accueillir la Pologne dans le groupe, peu nombreux, de pays qui comptent vraiment en matière de défense, parce qu’ils possèdent les capacités et la base industrielle nécessaires. Et cela, qui est mieux placé pour le faire qu’Airbus, une entreprise authentiquement européenne, leader mondial dans de nombreux secteurs ?

Cette relation de long terme est basée sur la confiance et la pleine intégration de la Pologne à la chaîne de valeur des matériels produits, comme en témoignent les transferts de technologie évoqués plus haut. La production d’équipements militaires modernes, à la pointe de la technologie, est une opération complexe, qui engage une multitude de sites répartis sur différents pays. La Pologne, avec ses atouts, peut y trouver toute sa place, c’est le sens de la proposition d’Airbus d’en faire sa 5e base industrielle, à côté de la France, de l’Allemagne, de la Grande-Bretagne et de l’Espagne. S’adosser à Airbus comme partenaire à part entière, c’est pour la Pologne une stratégie gagnante, le plus court chemin pour son industrie de défense pour se hisser au niveau des meilleurs.

Produit de la volonté politique de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne, le groupe Airbus couvre toute une galaxie d’activités : leader mondial, avec Boeing, de l’aéronautique civile, n°1 mondial des hélicoptères, leader européen dans le secteur spatial, n°2 européen dans le secteur de la défense. Ouvrir la porte à un tel partenaire n’est donc que le premier pas vers une offre beaucoup plus large, qui peut bénéficier à un grand nombre d’acteurs du secteur polonais de la défense, dans toutes les régions du pays.

Parmi les partenaires potentiels de la Pologne, seul Airbus est en effet en mesure d’offrir la perspective du développement d’une industrie aéronautique polonaise fondée sur la haute valeur ajoutée et l’innovation, compétitive, et capable d’exporter et à même de conjurer le risque associé au middle income trap.

La présence d’un groupe aux activités diversifiées aura en outre immanquablement des retombées positives pour plusieurs régions du pays. Sait-on que, d’ores et déjà, Airbus assure, grâce à sa chaîne d’approvisionnement, de l’ordre de 3 à 4000 emplois dans la Vallée de l’aviation, des emplois voués à croître compte-tenu du carnet de commandes du groupe ?

La situation géopolitique instable dans laquelle nous nous trouvons rend plus nécessaire que jamais de construire des systèmes de défense solides. Nous prenons au sérieux les préoccupations de nos alliés polonais, et lorsque ceux-ci nous ont sollicités pour mettre en place, par l’intermédiaire de l’OTAN, un programme de mesures d’assurance, nous avons répondu présents.

Mais cela ne suffit pas : la base de la sécurité de chaque pays est avant tout la crédibilité de son système de défense national. La Pologne l’a bien compris en lançant un programme ambitieux de modernisation de son armée, alors que d’autres en Europe continuent à réduire leurs dépenses militaires.

Je suis persuadé que le meilleur moyen de mener à bien cette modernisation est de s’appuyer sur des partenariats solides, qui permettront à la fois d’enraciner notre relation dans une solidarité de fait et de réaliser la vocation de la Pologne à être cet acteur indispensable, que nous appelons de nos vœux, de la sécurité sur notre continent.

Pierre Buhler
Ambassadeur de France en Pologne

Dernière modification : 26/08/2015

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