Tribune de l’Ambassadeur parue dans "Rzeczpospolita" le 7 novembre 2013 (version en français) [pl]

Comptons sur nous-mêmes
M. Pierre Buhler, Ambassadeur de France en Pologne

Il y a, en Europe, peu de pays qui accordent à leur défense autant d’importance que la Pologne et la France. Je suis heureux de voir que nous sommes parvenus à trouver à cet égard un langage commun – note l’ambassadeur de France en Pologne.

En déposant, le 19 octobre à Varsovie, aux côtés du Président Komorowski, une gerbe sous la statue du prince Poniatowski, seul non-Français jamais élevé à la dignité de maréchal de France, j’ai mesuré combien le destin singulier de cet homme incarnait la relation historique entre nos deux nations, avec leur passion de la liberté, leur sens de l’honneur, leur amour de la patrie.

L’attachement à ces mêmes valeurs avait, quelques décennies avant la mort héroïque de Poniatowski à la « bataille des Nations » à Leipzig, scellé la solidarité des Français et des Polonais avec les Insurgés américains. Kościuszko, Pułaski, La Fayette, Rochambeau combattaient pour les mêmes causes, celle de la liberté, celle de l’indépendance. Et il n’est pas fortuit que, par des chemins différents, ces trois nations se soient chacune dotées, en l’espace de quelques années, d’une constitution.

Se reposer d’abord sur ses propres forces

Au cours d’une histoire souvent tragique, nos nations ont démontré leur fidélité à ces valeurs, combattant côte à côte lorsqu’il s’agissait de les défendre. Après 1989, lorsque la Pologne a enfin pu exprimer une volonté souveraine, elle a choisi de rejoindre l’Alliance atlantique, sa famille, cette communauté de nations fondée précisément sur le respect de principes partagés : de la liberté et de la démocratie. Au-delà d’eux, l’Alliance est aussi le gage de la solidarité stratégique entre les deux rives de l’Atlantique, le gage de la sécurité du continent européen, l’instrument de la défense collective.

Aujourd’hui, après des décennies d’un engagement qui a contribué à maintenir la paix et la prospérité en Europe, notre allié américain, soumis comme nous à une forte contrainte budgétaire, investi de responsabilités vis-à-vis de la sécurité mondiale, revoit le déploiement de son dispositif militaire à l’échelle de la planète. L’expression de « pivot asiatique des Etats-Unis » est peut-être trop imagée, mais elle renvoie à une tendance lourde : Washington doit réduire ses dépenses de défense et redéploye ses ressources là où leur besoin est le plus avéré, en Asie. Symboliquement, le dernier char américain Abrams a été retiré du continent européen au printemps dernier.

Symboliquement, le dernier char américain Abrams a été retiré du continent européen au printemps dernier. Le message qui nous est adressé est clair : il incombe aux alliés européens de prendre leur part de responsabilités dans la sécurité de l’Europe

Le message qui nous est adressé est clair : l’Amérique reste stratégiquement engagée dans la sécurité de l’Europe, mais il incombe aux alliés européens de prendre leur part de responsabilités dans celle-ci. Ce message, nous devons l’entendre et en méditer la portée. Nul ne peut se reposer sur autrui, dans la durée, du soin de sa sécurité et de sa défense. Nous gagnerons d’autant plus le respect de nos alliés américains, de l’administration comme du Congrès, que nous assumerons les charges qui nous incombent.

Il y a, en Europe, peu de pays qui accordent à leur défense autant d’importance que la Pologne et la France. La première a, dans sa constitution, sanctuarisé un niveau-plancher de 1,95 % de son PIB pour les dépenses de défense. La seconde veille, tout en assainissant ses finances publiques, à préserver le noyau dur de ses capacités de défense.

La France a fait, il y a près d’un demi-siècle, le choix de reprendre sa souveraineté d’appréciation des situations et de décision, sans jamais se dérober à ses obligations au titre du traité de Washington. Et j’observe que La Pologne – qui a, elle aussi, démontré combien elle prenait au sérieux ses responsabilités d’allié – place l’intérêt national au cœur de sa réflexion stratégique.

Cette posture, de raison et de sobriété, ne peut que nous rapprocher. Elle commande de se reposer d’abord sur ses propres forces, et de ne pas tenter un pari sur l’assistance d’autrui comme palliatif à ses propres carences.

Cette priorité attachée à nos outils nationaux de défense, à leur préservation, à leur développement est sans doute la première réponse que nous pouvons adresser en retour au message de nos alliés nord-américains. « Aide-toi, et le ciel t’aidera », dit un vieux proverbe français. On ne saurait mieux dire.

La seconde réponse que nous devons leur faire porte sur cet outil que nous avons bâti et développé ensemble, l’OTAN. Ce bien commun, auquel le projet européen doit d’avoir pu prospérer dans la sécurité, garde toute son utilité, alors que les menaces connues ne se dissipent pas et que de nouvelles menaces se font jour.

Il nous incombe, là aussi, de prendre nos responsabilités et d’insuffler à l’OTAN sa pertinence dans le contexte stratégique d’aujourd’hui. Non pas par des déclarations incantatoires et creuses, mais par des actes qui visent à lui donner l’efficacité qu’imposent à la fois la raréfaction des ressources et l’exigence d’une défense collective crédible.

Une preuve d’engagement

C’est ce choix qu’a fait la France en 2009, en considérant, au vu de la transformation de l’environnement international, qu’il était judicieux de réintégrer le commandement militaire de l’OTAN, afin de renforcer notre défense collective. Ce choix a été validé par le Président de la République, au vu notamment des conclusions du rapport qu’il avait demandé à l’ancien ministre des affaires étrangères Hubert Védrine.

Si elle n’a en rien modifié l’accomplissement par la France de ses obligations d’allié, la décision de 2009 l’a davantage encore mise au cœur des débats sur l’avenir de l’OTAN, auxquels nous prenons une part active – comme nous nous impliquons pleinement, aussi, dans la réforme d’une institution vieille de près de six décennies. Une des questions qui aujourd’hui domine ces débats porte sur ce que sera l’OTAN d’après le retrait de l’Afghanistan.

Comment assurer après 2014 cette capacité opérationnelle et cette interopérabilité entre les forces armées nationales ? L’action conjointe sur le théâtre afghan permettait jusqu’à présent une pareille « mise en phase ». Une réponse est fournie par l’exercice Steadfast Jazz 2013 qui se déroule du 2 au 9 novembre en Pologne et en Lettonie, et dont l’objet est de certifier, en dehors d’une opération réelle, les composantes de la Force de réaction de l’OTAN.

Avec 1 200 hommes, la France est de très loin, au-delà du pays-hôte, le contributeur le plus important parmi la vingtaine de pays qui participent au premier exercice conduit, à cette échelle, sur le territoire des nouveaux Etats membres d’Europe centrale et orientale. Alors que nos ressources sont sollicitées par d’autres engagements, comme le Mali, l’importance, qui n’est pas que numérique, du contingent français est sans doute la meilleure preuve que nous puissions produire du sérieux de notre engagement dans la défense collective.

La troisième réponse aux attentes américaines à l’endroit de leurs alliés européens, c’est de renforcer la cohésion de l’Union européenne comme acteur de sa sécurité. Car l’UE dispose d’une large palette d’outils, à la fois civils et militaires, qui la mettent en mesure de conduire des politiques à même de produire de la sécurité et de la stabilité bien au-delà de ses frontières.

J’ai pu, depuis mon arrivée à Varsovie, observer l’engagement plein et entier de la Pologne dans la construction de la dimension européenne de la défense – marqué notamment par la réussite de la présidence polonaise du second semestre 2011. Dans quelques semaines, en décembre, les chefs d’Etats et de gouvernements jetteront les fondements d’une nouvelle étape de la politique de sécurité et de défense commune.

La Pologne et la France partagent un même souci de renforcer cette politique, parce qu’elles considèrent qu’elle contribue à la sécurité de l’ensemble européen et donc à la sécurité de chacun et, cela va de soi, à celle des alliés. Il reste bien peu de responsables à considérer qu’il y a concurrence entre l’OTAN et l’UE sur le terrain de la sécurité et de la défense – et ces responsables-là, ce n’est pas aux Etats-Unis qu’on les trouve, mais dans quelques capitales européennes. Je me réjouis de lire sous la plume d’un esprit subtil et clairvoyant, le vice-ministre de la défense Robert Kupiecki, que « la Pologne fait beaucoup pour faire face dans le domaine de la défense aux attentes américaines, concernant une plus grande autosuffisance des Etats européens » (Rzeczpospolita).

La France attache beaucoup d’espoir aux décisions et orientations du Conseil européen de décembre. Celui-ci sera donc amené à arrêter une stratégie de sécurité maritime de l’UE, à définir une approche intégrée de la sécurité des frontières, à indiquer également le cap quant au développement futur des capacités militaires – dans un esprit de mutualisation (pooling & sharing) à un moment où les ressources budgétaires se raréfient. Se profile ainsi la perspective d’une flotte européenne d’avions ravitailleurs et d’un partage de capacités de transport aérien.

Autonomie stratégique

Nous souhaiterions aussi que le Conseil délibère sur un ensemble de mesures à même de consolider la base industrielle et technologique de la défense, portées par une ambition de préserver une industrie d’armement en Europe, avec des savoir-faire de pointe et un tissu vivant de petites et moyennes entreprises.

Nos deux pays se sont concertés dans la préparation de ce Conseil, ainsi qu’avec l’Allemagne, et nous nourrissons l’espoir de voir l’UE dotée d’une feuille de route pour mettre en œuvre sa politique de sécurité et de défense commune.

Derrière ces démarches institutionnelles, qui ne manqueront pas de donner lieu à débat, le risque existe de perdre de vue l’essentiel, qui réside en un mot, l’autonomie. L’Europe ne peut en effet exercer ses responsabilités qu’en accédant à l’autonomie stratégique. Il ne s’agit nullement de sanctionner une « dérive des continents » synonyme d’affaiblissement de l’alliance atlantique, mais de faire de l’Union un partenaire de plein exercice des Etats-Unis pour produire de la sécurité sur le continent qui est le sien.

Que signifie ce concept d’autonomie stratégique ? Il implique de disposer, à titre national ou à l’échelle européenne, d’une panoplie d’équipements qui couvre l’ensemble du spectre des besoins dictés par les scénarios les plus probables de réaction à une menace. En d’autres termes, pas de « brèches », synonymes de dépendance.

Il implique de disposer de moyens autonomes d’évaluation des situations, qu’il s’agisse de satellites ou de renseignement. Il implique enfin une maîtrise technologique des ressources déployées, qui doivent, dans des situations critiques d’emploi, être d’une totale fiabilité, sans « boîtes noires », sans rétention de « codes-sources ».

En d’autres termes, l’autonomie stratégique implique d’être « propriétaire », pas « locataire », des moyens sur lesquels un Etat – ou un groupe d’Etats –fonde sa sécurité. Elle est parfaitement compatible, l’exemple français le prouve amplement, avec l’intégration au sein de l’OTAN.

Cette considération n’est pas anodine à un moment où la Pologne est engagée dans un important processus de modernisation de ses forces armées. Les choix qu’elle fera seront déterminants. Car l’autonomie stratégique consiste aussi dans la préservation d’une industrie de défense capable de s’insérer dans une chaîne technologique toujours plus complexe, à une époque où aucun Etat européen ne peut prétendre maîtriser à lui seul l’ensemble du spectre capacitaire.

Les Etats européens se sont donc dotés des outils à même de conduire, au meilleur coût, et sur la base de partenariats technologiques équilibrés, les projets de demain – et d’en rester « propriétaires ». Ils s’appellent l’Agence Européenne de Défense ou l’OCCAR, et la Pologne participe à certains de leurs programmes.

C’est dans cet esprit, également, que la France a noué avec la Pologne une coopération dans le domaine de l’armement, dans les mêmes conditions qu’avec les autres partenaires – l’Allemagne, le Royaume Uni, l’Italie… – avec lesquels nous conduisons des projets d’armements avancés. Cette relation n’en est encore qu’à ses débuts, et on ne peut que souhaiter la voir prospérer.

Paysage politique

Mais cette perspective, pour déboucher sur des réalisations concrètes, doit aussi s’appuyer sur des partenariats industriels à même de rapprocher la Pologne du noyau dur de l’Europe de l’armement. Il n’aura peut-être pas échappé aux lecteurs de Rzeczpospolita que le vice-Président du consortium européen EADS, le n° 1 mondial de l’aéronautique et de l’espace, est venu récemment exposer aux autorités polonaises son souhait de faire de la Pologne l’une de ses bases industrielles, aux côtés de la France, de l’Allemagne, ou de l’Espagne.

Au total, la mutation rapide du paysage politique, stratégique et industriel de notre continent commande qu’on en appréhende la logique, qu’on en analyse les conséquences et qu’on en déduise les politiques qui servent au mieux nos intérêts, d’Etats et d’alliés. Je suis heureux de voir à quel point nous sommes, Français et Polonais, parvenus à trouver à cet égard un langage commun.

Dernière modification : 08/11/2013

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