L’Europe de l’armement : le choix de la Pologne [pl]

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L’Europe de l’armement : le choix de la Pologne

Le 12 novembre, la sonde européenne Rosetta se posait, après 10 ans de voyage dans l’espace, sur la comète 67P/T-G. Non seulement il s’agissait là d’une entreprise strictement européenne, mais la Pologne a produit l’un des équipements les plus avancés technologiquement : dénommé MUPUS (Multi-Purpose Sensors for Surface and Subsurface Science), cet outil sophistiqué, destiné à mesurer les propriétés physiques du noyau de la comète, a été conçu et élaboré par le Centre de Recherches Spatiales de la PAN.

J’y vois pour ma part l’indice d’une excellence technologique en même temps que l’expression de la confiance et de l’estime que les chercheurs et ingénieurs polonais ont su gagner auprès de l’Agence spatiale européenne, que la Pologne n’a pourtant rejointe qu’en 2012.

Si la Pologne a toute sa place dans cette grande aventure qu’est l’Europe de l’espace, n’est-elle pas également un acteur légitime d’une autre grande aventure, tout aussi ambitieuse sur le plan technologique, qu’est l’Europe de l’armement ?

Car sur ce terrain aussi s’écrit le destin de l’Europe. Telles étaient du reste les conclusions du Conseil européen de décembre 2013. Les 28 avaient alors décidé d’accroître leurs capacités de défense. Il ne s’agissait pas de simples exhortations, mais d’un énoncé de méthode avec une identification des priorités : drones, ravitaillement en vol, communication par satellites, cyberdéfense… Le Conseil se prononçait également pour une base industrielle et technologique de défense plus intégrée, plus compétitive, plus innovante, afin de « renforcer l’autonomie stratégique de l’Europe et sa capacité à agir avec d’autres partenaires ».

Fort heureusement, les industriels européens de l’armement n’ont pas attendu décembre 2013 et ont commencé bien avant à bâtir cette Europe de l’armement. Le groupe (dit groupe de la LoI) des six pays qui concentrent les capacités industrielles les plus significatives – Allemagne, Espagne, France, Italie, Royaume-Uni et Suède – se sont entendus dès 2000 par un « Accord-cadre » sur les principes de la restructuration de l’industrie européenne de défense. Cet acte fondateur a depuis lors guidé l’intégration européenne. C’est aussi en 2000 qu’a eu lieu le premier acte majeur de consolidation industrielle à l’échelle européenne, avec la concentration des plus grands constructeurs du secteur aéronautique et spatial. C’est en regroupant les industries française et allemande puis espagnole qu’a été fondé le consortium EADS, devenu Airbus Group début 2014.

D’autres démarches de consolidation ont également été entreprises, généralement autour de programmes d’armement structurants (Eurosam, Eurofighter…), mais aussi autour de l’ensemble de la branche missiles (MBDA). L’Europe de l’armement continuera de se concentrer, notamment dans la construction navale et l’armement terrestre. Par exemple les groupes français Nexter et allemand Krauss-Maffei-Wegmann sont ainsi promis à une prochaine fusion. Telle est en effet la condition pour se maintenir dans la course dans un environnement hautement concurrentiel, marqué par l’arrivée sur le marché de nouveaux entrants, comme la Chine, la Corée du Sud ou la Turquie.

Aucun pays européen ne peut aujourd’hui envisager de développer isolément son industrie d’armement, la Pologne pas plus qu’aucun de ceux qui l’ont précédée sur la voie de la restructuration de leur industrie d’armement. La Pologne, qui prend sa défense au sérieux et réalise un ambitieux programme de modernisation de ses forces armées, peut aujourd’hui faire le choix historique consistant à suivre cette même voie. Elle fait partie en effet du petit nombre d’Etats-membres de l’UE qui ont à la fois un authentique savoir-faire industriel dans le domaine de l’armement et une volonté affirmée de consolider cet outil ce secteur.

En émettant des appels d’offres, la Pologne a d’ores et déjà fait le choix du partenariat avec des industriels étrangers pour conduire ce programme. Mais par une sorte de myopie, la plupart des observateurs, y compris ceux de la presse, ne discernent dans le processus en cours guère plus qu’un duel aux accents de commerce entre alliés, qu’une sorte de concours de beauté dont les pronostics épousent les fluctuations de la conjoncture politique. Ces spéculations obscurcissent l’enjeu crucial des décisions qui sont en cours d’instruction. Les choix qui seront opérés auront en effet une valeur structurante, pour des décennies, qu’il s’agisse des technologies ou de l’industrie d’armement nationale.

Un indicateur plus fiable des intentions polonaises est ce qu’en disent les dirigeants du pays. « Nous voulons prendre part à la consolidation de l’industrie européenne de la défense », déclarait à Rzeczpospolita au début de cette année le ministre de la défense Tomasz Siemoniak. Le 7 février 2014, à Cracovie, le Président Komorowski appelait à la « coopération entre les industries européennes », en incluant celle de « l’armement, dans le cadre plus large de la PSDC ».

Tant le Livre Blanc polonais de 2013 que la Stratégie Nationale de Sécurité récemment publiée considèrent qu’un potentiel industriel et technologique d’armement est un «  élément essentiel de la sécurité et de la défense de l’Etat », appelant à le consolider et à le rendre compétitif par de la R&D.

Enfin, la Pologne examine actuellement l’option de rejoindre le groupe des signataires de cet « Accord-cadre » de 2000. Selon les déclarations du vice-ministre de la défense Czesław Mroczek, ceci permettrait « d’avoir une réelle influence sur la mise en œuvre de la politique industrielle de l’Union européenne, de manière à garantir les intérêts de l’industrie polonaise de la défense ».

Tous ces choix relèvent, il va sans dire, de la décision souveraine des autorités polonaises. Pour autant, ils intéressent légitimement les partenaires de la Pologne dans le domaine de la sécurité et de la défense, puisque ces choix structurent leur partenariat de demain.

Qu’on permette donc à l’ambassadeur d’un des pays fondateurs de la construction européenne de partager les enseignements que la France a pu tirer de cette expérience et le potentiel qu’elle associe à l’Europe de l’armement.

Par un jeu de fusions et d’acquisitions, mais aussi de mise sur le marché d’une partie du capital des groupes ainsi formés, l’industrie d’armement française a pu mettre à profit des économies d’échelle, éliminer les redondances, valoriser les synergies. Les gains de productivité ainsi engrangés ont constitué le socle de la création de valeur, de l’investissement dans l’innovation et de la croissance. Nos entreprises, ainsi outillées, ont pu se lancer avec succès dans l’exportation, où elles figurent dans le peloton de tête.

Elles ont également inventé, avec des entreprises d’autres pays européens, la méthode de l’intégration européenne de l’industrie d’armement. C’est un véritable modèle qui s’est ainsi peu à peu bâti, par le jeu d’une interaction vertueuse entre les Etats et les entreprises. Comment ce modèle peut-il se définir ?

Un premier élément est un authentique partenariat industriel. Cette notion signifie l’acceptation du transfert des technologies, y compris les plus sensibles. Elle implique que le partenaire ne se voit pas refuser l’accès à des « boîtes noires », ni aux codes-sources qui constituent la véritable valeur ajoutée des armements les plus sophistiqués. Elle signifie également que chaque partenaire conserve la maîtrise de la maintenance des systèmes d’armement développés en commun, plutôt que de devoir le confier, à grand frais – en moyenne, deux tiers du coût total d’un équipement sur le cycle de vie – au fournisseur. Elle implique enfin le partage du risque et son corollaire, la confiance réciproque. En d’autres termes, le schéma n’est pas celui d’un partenaire dominant entouré d’exécutants à l’influence insignifiante, mais celui d’une association d’égaux, que ce soit au niveau des entreprises ou à celui des Etats.

Parce que l’innovation est capitale, un deuxième élément-clef est la recherche et développement, partagée entre les partenaires, mais aussi soutenue par la commande étatique. Le ministère de la défense français a ainsi investi 730 M€ en 2014 dans la R&D. Et le Conseil européen de décembre 2013 a non seulement exhorté les Etats-membres à maximiser les synergies entre technologies civiles et militaires, mais s’est félicité de l’intention de la Commission d’élargir aux secteurs de la défense et de la sécurité les financements du programme Horizon 2020.

Dans un environnement où aucune entreprise d’armement ne peut se contenter de son seul marché national, le troisième élément, lui aussi crucial, est la capacité d’exporter. Les conditions, à cet égard, tiennent bien sûr à la qualité des équipements, à leurs performances en opérations et à la confiance que l’Etat témoigne à son entreprise nationale en dotant ses forces armées de ce matériel. Il est également essentiel pour chaque Etat de garder l’entière maîtrise de ses licences d’exportation, et de ne pas avoir à solliciter l’accord d’un Etat tiers, toujours aléatoire car tributaire des intérêts de celui-ci et de la conjoncture politique.

Mais, et c’est là le quatrième et dernier élément, cette autorisation peut également être requise pour l’utilisation même des armements avancés achetés « sur étagère », voire fabriqués sous licence. De tels mécanismes constituent une entrave à l’utilisation souveraine de ses outils de défense par un Etat. La France, instruite d’expérience, a de longue date cherché à ne se retrouver captive d’aucune conditionnalité d’aucune sorte dans l’emploi de ses armes. Elle y est quasiment parvenue et elle a le souci constant que l’Europe de l’armement s’inscrive dans une logique similaire.

C’est donc sur le modèle défini par ces quatre éléments que se sont constitués les grands groupes européens, à vocation souvent duale, civile et militaire. Airbus est l’un d’eux, champion incontesté de l’Europe aéronautique et spatiale. Thales, de portée d’ores et déjà très européenne, est leader dans les domaines de l’électronique et des communications notamment. L’une et l’autre entreprise n’ont d’ailleurs pas attendu pour découvrir les atouts d’ingénierie de la Pologne. Elles ont déjà commencé à intégrer celle-ci dans la famille industrielle européenne, qu’il s’agisse de l’usine PZL Okęcie pour Airbus ou des partenariats avec Radwar et Radmor dans le cas de Thales. Il est utile de rappeler qu’Airbus a déclaré en 2013 son intention de faire de la Pologne sa cinquième base de production industrielle en Europe.

Car si des entreprises françaises, allemandes, espagnoles, italiennes et britanniques sont à même de travailler ensemble avec succès – dans le plus parfait respect des obligations découlant de l’appartenance à l’OTAN – une telle approche est tout aussi naturelle avec les entreprises polonaises de l’armement.

La modernisation de ses forces armées place aujourd’hui la Pologne à la croisée des chemins. Car le choix qu’elle commande n’est pas, à la fin des fins, celui de tel ou tel fournisseur, mais celui de l’arrimage de l’industrie de défense polonaise à une Europe de l’armement en cours de consolidation ou, à l’opposé, d’un développement séparé. Quelles que soient les décisions prises, elles structureront le paysage politique et industriel de l’Europe pour plusieurs décennies.

De ce rapport à notre destin européen commun, il n’y a pas de description à la fois plus juste et émouvante que celle que j’ai trouvée dans les propos récents au Financial Times du nouveau président du Conseil européen : «  je suis européen, car je suis patriote », déclarait Donald Tusk. On ne saurait mieux dire.

Pierre Buhler, Ambassadeur de France en Pologne

Dernière modification : 17/03/2015

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