« Journée française » Enjeux sur le temps long, crises sur le temps court : la vision française de l’Europe (Collège d’Europe - campus de Natolin)

Intervention de Monsieur l’Ambassadeur de France en Pologne
Collège d’Europe- campus de Natolin
15 avril 2014
« Journée française »
Enjeux sur le temps long, crises sur le temps court : la vision française de l’Europe

Aujourd’hui, la France représente moins de 1% de la population mondiale ; ce pourcentage va certainement diminuer pendant de nombreuses années encore (encore que…). Moins de 5 % des richesses mondiales sont produites en France.

Mais vous êtes bien placés à Natolin pour savoir qu’on ne peut pas résumer la place d’un pays dans le monde à des données quantifiées. Beaucoup d’observateurs, y compris parmi les amis de la France, sont frappés par cette éternelle obsession française de la place de notre pays dans le monde. Nous la surestimons, ou nous la sous-estimons, et nous n’aimons rien de plus que débattre de ce sujet à l’infini.
Sans vous proposer de débattre à l’infini, permettez-vous de vous la décrire en quelques mots.

Si l’on met de côté le cas très particulier des Etats-Unis, notre pays fait partie des 6-7 puissances d’influence mondiale (avec l’Allemagne, la Russie, la Chine, le Japon, le Royaume-Uni…). Ces puissances forment un mélange composite. Elles ont toutefois, pour des raisons économiques, culturelles ou militaires, du fait, éventuellement, de leur place au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies, au G8, ou de tel ou tel autre facteur, une influence qui est démultipliée par rapport à leur influence stricto sensu.

De l’interrogation sur la place de la France dans le monde pourraient découler deux autres questions. Premièrement, quels intérêts doit-on défendre, quelles positions doit-on faire valoir et quelles valeurs doit-on promouvoir ? Ensuite, quels moyens mettons-nous en œuvre à cette fin ?

Mais il y a une autre dimension à intégrer dans toute réflexion sur la place de la France dans le monde, c’est l’échelon européen. Notre sort est inextricablement lié à notre rôle en Europe, et au rôle de l’Europe dans le monde. Tel est notre enjeu sur le temps long.
L’UE doit être demain une puissance mondiale. C’est là l’ambition de la France, qui a toujours plaidé en faveur de l’Europe-puissance. La politique européenne de la France conçoit le projet européen au-delà de ses seules dimensions économique et commerciale, mais est surtout inspirée par une volonté politique de peser sur les affaires du monde.

Mais l’Europe fait constamment face à des crises qui se succèdent sur le temps court, qui appellent des réponses immédiates et proportionnées, qui nous demandent une gestion de l’instant et nous obligent à faire des choix qui souvent engagent l’avenir. C’est ainsi cette conciliation, parfois difficile, entre le temps long et le temps court, entre notre vision et notre action concrète, qui nous imposent une flexibilité sur les moyens et une fermeté sur les principes. Ce qui, il est vrai, peut parfois laisser perplexes les citoyens.

Ceux-ci semblent croire de moins en moins en l’UE et, davantage qu’un déficit de confiance, c’est une véritable crise de confiance que l’UE affronte aujourd’hui. D’après un récent sondage Eurobaromètre, 1 Français sur 3 continue de faire confiance à l’UE ; dans l’UE à 28, 31% seulement des citoyens ont confiance en l’UE ; ils sont 45% en Pologne. Cette crise de confiance interroge quant à la vision que nous avons de l’Europe et les façons concrètes dont celle-ci agit. Le devenir des institutions après les élections européennes du 25 mai prochain, la PSDC, la RCA et l’Ukraine constituent ces situations dans lesquelles l’UE doit concilier les perspectives qui sont les siennes avec les moyens dont elle dispose actuellement.

Elections européennes du 25 mai et devenir des institutions
A l’issue des élections européennes du 25 mai prochain, l’article 17.7 du TUE, qui donne au Parlement européen plus de poids dans la désignation du Président de la Commission, sera appliquée pour la première fois. C’est là une première confrontation entre la vision que nous avons de l’Europe sur le temps long et sur ce qui sera sur le temps court.

A cet égard, la vision de la France, par ailleurs partagée par d’autres Etats, demeure simple : le Président de la Commission ne doit pas apparaître comme le responsable d’un parti politique. Gardienne des traités, la Commission doit défendre les intérêts communs de l’UE et de ses 28 Etats-membres et non ceux, parfois plus spécifiques, d’un parti. Ainsi, sa désignation doit incomber au Conseil européen.
C’est également protéger l’UE des aléas électoraux car, que se passerait-il si un parti populiste ou d’extrême-droite sortait vainqueur des élections ?

L’importance du Triangle de Weimar

A côté des institutions européennes, l’Europe existe par des initiatives qui permettent de favoriser le dialogue et qui agissent comme un outil essentiel de recherche du compromis et de prise d’initiative. Je pense là au Triangle de Weimar qui, unissant trois grandes puissances de l’UE (Allemagne, Pologne, France), qui peuvent avoir entre-elles des divergences de vue, n’en partagent pas moins l’ambition commune de voir l’Europe progresser. Depuis trois ans, la coopération au sein du Triangle de Weimar a été relancée dans de nombreux domaines, à travers notamment des rencontres ministérielles (Intérieur en juillet 2013, environnement en juillet 2013 et février 2014, industrie en février 2014). Récemment encore, avec la crise en Ukraine, le Triangle de Weimar a montré sa pertinence et son dynamisme en se situant en pointe de l’action de l’UE.

Le Triangle de Weimar est une initiative qui permet à la fois de donner une impulsion à l’UE, dans une logique de temps long et, comme nous l’avons vu avec l’Ukraine, de réagir sur le temps court.
La sécurité et la défense constituent un domaine pertinent pour des initiatives communes en format « Weimar » et au format « Weimar + », c’est-à-dire intégrant les pays du groupe de Visegrad, ou encore l’Espagne et l’Italie. Des propositions ont été par exemple faites pour un renforcement du partenariat dans le domaine de l’industrie (Groupe Airbus).

La PSDC : un bon exemple d’enjeu sur le temps long et de crises sur le temps court

La sécurité et la défense représentent, à travers la PSDC, un exemple des enjeux sur le temps long et des crises sur le temps court.
La France considère comme nécessaire d’ancrer la construction européenne dans une approche commune, voire un partage de sa défense. Le développement des crises et des risques dans le voisinage immédiat de l’Europe est susceptible d’affecter sa sécurité : à l’est, persistent certaines fragilités et tensions, comme l’illustre aujourd’hui la crise ukrainienne sur laquelle je reviendrais, dans le voisinage méditerranéen de l’Europe, de nombreux pays traversent une transition démocratique au prix d’une grande instabilité et d’incertitudes (Tunisie, Libye, Syrie), en Afrique enfin, les risques sécuritaires sont nombreux, aux conséquences humanitaires parfois dramatiques.

Face à ces risques, l’évolution des priorités stratégiques américaines avec un certain désengagement du champ européen au profit de l’Asie laisse l’Europe davantage seule face à ses responsabilités, pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans le même temps, les pays européens doivent faire face à des contraintes budgétaires qui ne sont pas compatibles avec une augmentation de leurs budgets de défense. Les Etats membres de l’Union européenne sont confrontés à des limitations de développements capacitaires, certains à des coupes significatives.

Nous devons donc avoir une conception mieux partagée des intérêts de notre sécurité et il est important, sur le temps long, de nous fixer des objectifs précis. La relance de quelques grands programmes structurants en s’appuyant davantage sur l’Agence européenne de défense, une meilleure articulation des actions de développement et du volet de sécurité, une plus grande mutualisation et coopération en matière de développement capacitaire constituent les priorités qui doivent être celles des Etats-membres à l’égard de la PSDC.
Car, si la PSDC a su développer des outils opérationnels et si des progrès ont été réalisés avec les instruments européens de gestion de crise et d’intervention, avec comme illustration de l’application de ces progrès le déploiement rapide de l’EUTM Mali en appui de l’action initiée par la France l’an dernier, les crises que l’UE affronte sur le temps court rappellent que des efforts supplémentaires doivent être réalisés.

RCA

Ainsi, la crise en RCA nous rappelle cette nécessaire gestion des crises sur le temps court. La décision du lancement de l’opération EUFOR-RCA illustre les difficultés de l’UE à agir avec réactivité et efficacité. Crise sur le temps court, la RCA a mis la PSDC face à ses capacités actuelles et les Etats-membres de l’Union face à nos responsabilités. Finalement, nous sommes parvenus à surmonter nos différences car il est important de saisir que le développement et la prospérité sont indissociables de la paix et de la sécurité. Nous ne devons pas perdre de vue que la stabilité des pays dans lesquels nous œuvrons à réduire la pauvreté et à accélérer la croissance s’inscrit dans la droite ligne des combats à mener pour éviter que ne se répètent, aux frontières de l’UE, les drames des migrants clandestins et que ne se répandent l’instabilité sécuritaire sur le continent africain.

La politique de voisinage

Pour autant, nous ne devons pas négliger la stabilisation du voisinage immédiat de l’UE et cela la France en a conscience. La mise en œuvre des programmes soutenus par l’Instrument européen de voisinage et de partenariat poursuit comme objectifs le développement socio-économique des pays, des projets d’assistance technique et une incitation aux réformes. Sur le temps long, la politique de voisinage repose sur le projet ambitieux de ce que Romano Prodi appelait un « cercle d’amis » afin à la fois d’assurer la prospérité, la sécurité et la stabilité mais aussi pour jeter les fondements de nouvelles relations entre l’UE et ses voisins de l’Est et du Sud.

A cet égard, la France est attachée à l’unité de la politique européenne de voisinage et à un développement équilibré de ses deux dimensions, méridionale et orientale.
Mais ces enjeux de temps long ne sont pas non plus exempts des crises sur le temps court comme en témoignent les évènements en Ukraine.

Ukraine

La situation en Ukraine a démontré l’intérêt de la politique voisinage et de ses politiques de complémentarité, en l’occurrence le Partenariat oriental. La prise d’initiatives du Triangle de Weimar a prouvé la pertinence de cette instance que la France encourage. L’UE joue un rôle déterminant vis-à-vis de l’Ukraine, en soutenant notamment l’action du gouvernement Iatsenouk et en s’engageant à l’accompagner dans les réformes qu’elle doit entreprendre. Une nouvelle fois, et même si l’avenir de l’Ukraine ne doit et ne peut dépendre que des Ukrainiens, l’UE est confrontée à une situation qui interroge quand à ses évolutions sur le temps long et qui démontre à quels points des efforts supplémentaires sont nécessaires pour donner à l’UE l’envergure que nous désirons.

L’ambition de la France pour l’Europe nécessite de poursuivre les avancées que permet le traité de Lisbonne. A terme doit s’opérer une véritable conciliation entre nos enjeux à temps long et nos crises sur le temps court. Pour cela, la France plaide pour que la cohérence de l’action extérieure soit renforcée autour du SEAE afin d’affirmer davantage le rôle mondial de l’UE. Le champ des missions de l’UE doit être élargie et ses capacités de réaction et de gestion de crises développées davantage afin que la PSDC entre dans l’ère de l’efficacité, ce qui implique également d’améliorer la solidarité entre les Etats européens.

Dans une période où l’UE est confrontée à de nouveaux défis, elle a plus que jamais besoin que s’engagent ses Etats-membres et un degré supplémentaire d’intégration et de solidarité est aujourd’hui nécessaire car l’Europe, dans son ensemble comme pour chacun de ses membres, n’est meilleure et plus forte qu’unie.

Face à la complexité croissante du monde, nous devons apporter la richesse de notre réflexion et la cohérence de nos outils. Notre action au Quai d’Orsay, et plus largement au sein du gouvernement français, est marquée constamment par cette volonté d’allier la réactivité et la réflexion, la flexibilité sur les moyens et la fermeté sur les principes. Aujourd’hui plus que jamais, nous sommes conscients de la nécessité de nous souvenir que rien ne nous est dû. Notre place en Europe et dans le monde est de plus en plus fonction de ce que nous faisons, de ce que nous serons, et de moins en moins de ce que nous sommes. Cette réflexion peut également, à mon sens, être reprise à son compte par l’UE.

Dernière modification : 16/04/2014

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