Interview de M. Jean-Marc Ayrault pour "Rzeczpospolita" [pl]

JPEG - 35.6 ko
foto : AFP

1. De nombreux sondages montrent que les Britanniques peuvent voter le 23 juin la sortie de l’Union Européenne. Quelles seraient les conséquences d’un tel choix pour l’Union ? Comment réagirait la France ?

C’est au peuple britannique et à lui seul de décider de l’avenir de son pays. Je lui fais toute confiance pour bien mesurer les enjeux de son choix. La France souhaite que le Royaume-Uni reste un partenaire engagé en Europe : c’est dans l’intérêt de tous les Européens, mais surtout des Britanniques eux-mêmes.

Une sortie du Royaume-Uni aurait évidemment de lourdes conséquences. Le pays deviendrait, pour l’Union européenne, un Etat tiers comme les autres, avec toutes les conséquences qu’un tel statut emporte.

Dans une telle hypothèse, qui n’est pas souhaitable, la priorité pour la France sera de préserver le sens du projet européen. Tout simplement parce que nos destins sont liés, notre histoire commune et nos intérêts nous rassemblent, nos pays sont plus forts lorsqu’ils sont unis pour faire face aux défis qu’ils doivent affronter ensemble. J’en ai la profonde conviction.

2. Francois Hollande a dit récemment sur Europe 1 qu’il ne voulait pas une société semblable à celle de la Pologne sous pouvoir PiS. Dans quelle mesure êtes-vous inquiet pour la démocratie en Pologne ? Si la Commission Européenne déposait une requête au Conseil de l’UE dans le cadre de la procédure sur l’état de droit, la France voterait-elle pour la suspension du droit de vote de la Pologne au Conseil ?

En Europe, il ne doit y avoir aucune difficulté qui ne puisse se régler par le dialogue. Ma visite à Varsovie témoigne de la volonté qui anime la France de poursuivre et de développer encore la relation de confiance qui existe entre nos deux pays. Nous avons bien travaillé ensemble au cours de ces dernières années. Je pense qu’il est possible de poursuive sur cette lancée.

C’est parce qu’il existe entre nous une amitié ancienne et profonde que nous pouvons évoquer ensemble tous les sujets. La France est évidemment attachée à la démocratie et à l’Etat de droit. C’est le fruit d’une histoire que nous partageons avec tous les Européens, unis par des valeurs. Sans ces valeurs, l’Union européenne ne serait plus en mesure de tenir la promesse de paix, de démocratie, de liberté et de prospérité qui en est l’inspiration. Il est donc essentiel d’y veiller comme un trésor et la Commission européenne y pourvoit. Je comprends que le dialogue qu’elle a ouvert suscite des débats en Pologne. C’est aussi cela la démocratie. J’ai toute confiance dans la capacité de ces échanges à lever les interrogations qui peuvent exister.

3. Marine le Pen est donnée favorite au premier tour des élections présidentielles en France en 2017. Dans quelle mesure la manière dont a été gérée jusqu’à présent par l’Union la crise des migrants a-t-elle contribué à la montée de l’extrême droite en France et en Europe ? La France est-elle toujours pour un système de répartition obligatoire des réfugiés dans l’Union ?

L’Europe fait face à une crise des réfugiés sans précédent, à laquelle elle n’était pas suffisamment préparée. C’est un défi commun auquel nous devons apporter une réponse collective, une réponse européenne.

En France comme ailleurs, il nous appartient d’expliquer sans cesse que l’Europe doit protection aux femmes et aux hommes qui fuient la guerre et les exactions, notamment celles commises par le régime de Bachar Al-Assad et par Daech en Syrie. N’oublions jamais que cette obligation découle des enseignements que le concert des Nations a su tirer de la tragédie de la seconde mondiale. Nos peuples peuvent le comprendre s’ils sentent une détermination équivalente à protéger nos frontières extérieures communes. C’est cette politique, à la fois responsable et à la hauteur de nos valeurs, qu’il nous faut mettre en œuvre. Y compris dans le cadre d’un mécanisme de répartition qui répond à une situation exceptionnelle et à l’exigence de solidarité allant de pair avec l’unité de notre continent. La France fera sa part.

4. Pendant des décennies la France a formé avec l’Allemagne un partenariat équilibré dans l’UE. Mais depuis quelques années, l’écart économique entre les deux pays s’accroit. Est-ce que la gauche en France est prête à sacrifier ses chances de succès électoral en 2017 pour mener à bien les réformes nécessaires comme l’a fait il y a plus de 10 ans Gerhard Schroeder ? L’échec des réformes en France signifierait-elle la consécration d’une domination allemande en Europe ?

La France a engagé des réformes courageuses et sans précédent qui ont pour objectif d’adapter le modèle français à un monde en profonde mutation. Leur mise en œuvre nécessite du temps. Les premiers fruits sont aujourd’hui au rendez-vous. Et, je fais confiance à mes compatriotes pour en prendre toute la mesure.

Ces réformes se sont accompagnées d’une contribution active à la consolidation des politiques européennes qui favorisent la croissance, la convergence de nos économies, en particulier la politique de cohésion et la politique agricole commune.

L’Union européenne s’est construite dans un partenariat entre l’Allemagne et la France qui exclut toute idée de domination. Aujourd’hui comme hier, la dynamique franco-allemande fait avancer le projet européen, sans exclusive et dans l’ouverture vis-à-vis de chacun. Je suis convaincu que ce sera également le cas à l’avenir. Dans le cadre du triangle de Weimar, dont nous fêtons cette année le 25ème anniversaire, la Pologne peut apporter toute sa contribution à cet élan, au service d’une Europe plus unie et plus forte.

5. La France, ayant déployé ses forces en Afrique et au Moyen Orient ainsi que dans la lutte contre la menace terroriste en métropole, ne participe pas cette année aux exercices de l’OTAN en Pologne. Cela ne signifie-t-il pas que les Etats-Unis seraient seuls à avoir les moyens de s’opposer, le cas échéant, à une menace russe ? Pourquoi la France est-elle opposée à la création de bases permanentes de l’OTAN en Europe centrale ?

La France contribue pleinement aux mesures de réassurance, par lesquelles l’OTAN exerce sa solidarité à l’égard des alliés orientaux. Nous avons assuré la surveillance de l’espace aérien au-dessus des Etats baltes et avons effectué des vols de reconnaissance, y compris au-dessus de la Pologne. La France prendra toute sa part à la mise en œuvre de la présence avancée de l’OTAN qui sera à l’ordre du jour du sommet de Varsovie. Je me réjouis d’y participer dans quelques semaines.

Cette présence avancée s’effectue dans le cadre d’une rotation, parce que tous les alliés en ont collectivement décidé ainsi, avec la volonté de ne pas remettre en cause l’Acte fondateur OTAN-Russie, tout simplement par conviction que cela conduirait à moins de sécurité pour tous les alliés.

En tout état de cause, son engagement militaire sur de nombreux théâtres extérieurs et la protection de son territoire n’empêchent pas la France de répondre aux demandes de solidarité de ses alliés orientaux.

6. Les accords de Minsk en Ukraine semblent aujourd’hui au point mort. Ne serait-il pas utile de rajouter les Américains à l’actuel « format Normandie » ? Comment voyez-vous, à terme, le statut de l’Ukraine vis-à-vis de l’OTAN comme de l’UE ?

La première vertu des accords de Minsk est d’avoir permis une forte réduction de la violence dans l’Est de l’Ukraine. Des pertes sont encore à déplorer, mais elles sont moins nombreuses. Cet apaisement relatif n’a été possible que parce que l’Allemagne et la France se sont mobilisées au sein du format Normandie.

Pour autant, la situation n’est pas satisfaisante. Un règlement du conflit se fait attendre et il nécessite une intensification du dialogue entre Kiev et Moscou, sans lequel il n’y aura pas de paix durable. C’est toute l’utilité du format Normandie, qui est tout-à-fait compatible avec une coordination étroite de nos efforts avec les Etats-Unis.

Concernant l’avenir de l’Ukraine, c’est avant tout au peuple ukrainien d’en décider et d’entreprendre les indispensables réformes qui sont seules de nature à lui permettre d’assumer ces choix.

7. Une victoire de Donald Trump aux élections de novembre n’est pas à exclure. Dans quelle mesure influerait-elle sur les relations transatlantiques, et sur la politique étrangère américaine en général ?

Les élections américaines suscitent partout un intérêt remarquable. C’est évidemment parce que chacun sait que les évolutions outre atlantique ont un impact sur le reste du monde. En tant que ministre des Affaires étrangères, il ne m’appartient évidemment pas de commenter la vie politique d’un des plus fidèles partenaires de la France. J’ai toutefois confiance dans la démocratie américaine et dans sa capacité à faire émerger des responsables politiques qui auront à cœur d’être à la hauteur des responsabilités des Etats-Unis dans le monde et de consolider le partenariat transatlantique.

Dernière modification : 15/06/2016

Haut de page