"France-Pologne : le début d’une nouvelle étape ?" [pl]

La menace s’est dangereusement accrue en Europe. Bien qu’ils ne soient pas de même nature, le djihadisme, au sud, les agissements de la Russie, à l’est, ont, au cours de l’année écoulée, métamorphosé le paysage stratégique. Et ce à un moment où l’Union européenne, ses Etats membres, font face à bien d’autres défis, de nature humanitaire, migratoire, économique et monétaire, mais aussi politique, avec la montée, dans nos pays, des extrémismes, des nationalismes, des populismes.

A ces menaces nous répondons de manière réfléchie, réaliste, lucide. Sans céder à l’affolement ni à la précipitation. Nous y répondons ensemble, au sein de l’Union européenne, au sein de l’Alliance atlantique, ou par l’action diplomatique des Etats, individuellement ou regroupés dans des formations plus restreintes.

Membre du Conseil de sécurité des Nations unies, puissance nucléaire, membre fondateur de l’Alliance atlantique et de la Communauté européenne, la France est naturellement au cœur de ces démarches. Le Président de la République a d’ailleurs rappelé à Istres, le 19 février dernier, que du fait de la « communauté de destin (…) de la solidarité de fait et de cœur tissée par la France autour du projet européen, l’existence d’une dissuasion nucléaire française apportait une contribution forte et essentielle à l’Europe ».

La France a pris ses responsabilités d’allié en mobilisant dès l’automne 2013, bien avant les événements en Ukraine, quelque 1 300 militaires dans une manœuvre d’ampleur de l’OTAN, Steadfast Jazz. Vis-à-vis de la Russie elle a pris ses responsabilités en prônant une posture de fermeté et de dialogue, parfaitement reflétée d’abord dans la condamnation, par l’ensemble de l’UE et une majorité de l’Assemblée Générale des Nations unies, de la violation du droit international que constituait l’annexion de la Crimée, ensuite dans les trains successifs de sanctions prises à l’encontre de Moscou. En même temps, en février, à un moment où les développements sur le terrain pointaient vers une escalade dangereuse, elle a obtenu, de concert avec l’Allemagne, dans le format dit « Normandie », que les parties au conflit dans l’est de l’Ukraine reconfirment leur accord signé à Minsk en septembre 2014.

Notre pays tire également les conséquences de la situation politique et stratégique actuelle à l’est et a dans sa gestion de l’épineux dossier de la livraison des 2 BPC Mistral commandés par la Russie, malgré le risque de pertes financières considérables J’observe que les autorités polonaises en ont pris acte avec satisfaction.

C’est aussi à titre national que la France s’est mobilisée au printemps 2014, au titre de mesures de réassurance, au profit de ses alliés du flanc est de l’OTAN, en envoyant des chasseurs Rafale à Malbork pour patrouiller dans l’espace aérien régional. Et de fin avril à juin 2015, dans le même esprit, un contingent de chars Leclerc et de Véhicules Blindés de Combat d’Infanterie, servis par quelque 300 personnels, effectue, pour la première fois, des exercices avec les forces armées polonaises. Pour faire droit au sérieux de la situation de sécurité dans la région, le gouvernement français a choisi de maintenir cet exercice bien que nos forces armées se retrouvent devoir faire face – avec la mobilisation de 10 000 militaires – à une situation de sécurité intérieure tendue par les attentats de janvier dernier à Paris. Cette mission vient se surajouter à des engagements de nos armées, déjà présentes sur de nombreux théâtres d’opérations extérieures, que ce soit au Sahel aux côtés du gouvernement malien, ou dans la lutte contre Daech en Irak. Et si la France est présente sur autant de théâtres extérieurs, c’est précisément parce qu’elle est aux avant-postes de la défense de l’Europe, dans la lutte contre ce djihadisme qui nous menace tous.

S’agissant de la dimension européenne, la France, la Pologne et l’Allemagne, mesurant pleinement la gravité des menaces sur notre sécurité, ont choisi de porter ensemble une méthode et une volonté communes devant le Conseil européen de juin prochain, dédié à la sécurité et à la défense. Nos ministres de la défense et des affaires étrangères ont ainsi adressé début avril, dans une lettre conjointe à la Haute Représentante, un ensemble de propositions pour relancer la politique de sécurité et de défense commune – pour la rendre plus efficace, pour accroître nos capacités militaires, mais aussi pour renforcer l’Europe de l’armement, en particulier en rendant éligibles aux financements du budget de l’Union les programmes de recherche militaire.

Car nous sommes convaincus que c’est un enjeu stratégique pour l’Europe que de conserver une industrie d’armement puissante et compétitive. Figurant au nombre des pays qui, sur le continent, prennent leur défense le plus au sérieux et sont attachés à préserver une industrie nationale d’armement, la Pologne doit maintenant prendre toute sa place dans cette Europe de l’armement.

À cet égard le choix du gouvernement de retenir l’hélicoptère Caracal d’Airbus pour une phase d’essais offre à la Pologne une perspective inédite d’ancrage dans ce « noyau dur » de l’Europe de l’aéronautique et de l’armement que constitue cette entreprise européenne, fruit des efforts de la France, de l’Allemagne et de l’Espagne. Si ces essais confirment que cet appareil est effectivement le seul à répondre au cahier des charges des forces armées polonaises, alors l’offre faite en 2013 par Airbus de « faire de la Pologne sa cinquième base territoriale après la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni et l’Espagne » peut se réaliser très vite.

Avec un carnet de commandes de 6400 avions de toute nature, soit 10 ans de production, Airbus a en effet besoin du talent des ingénieurs, techniciens et des ouvriers de ce pays, où existe une authentique et ancienne culture de la construction aéronautique. Cette société en a d’autant plus conscience qu’elle en bénéficie depuis 14 ans, avec des unités de production (PZL Okęcie notamment) qui emploient près de 1000 salariés et qui développent le seul avion authentiquement polonais, l’Orlik, en le modernisant pour l’adapter aux besoins d’un marché très porteur. Sans même attendre le choix du gouvernement polonais, Airbus Helicopters a d’ailleurs, en février 2015, ouvert un centre de recherche et développement à Łódz, et dont les effectifs sont appelés à bientôt dépasser la centaine d’ingénieurs et techniciens.

Comme l’a indiqué le 27 avril son PDG Guillaume Faury, si le gouvernement polonais décide de retenir le Caracal, alors des lignes de production puis de maintenance seront ouvertes par l’entreprise publique WZL1 de Łódź, ainsi que des unités à Dęblin, à Radom et ailleurs encore. Au total 1250 emplois directs et 2000 emplois induits. En d’autres termes, la Pologne s’intégrera progressivement dans la chaîne d’approvisionnement d’Airbus.

Tel est l’enjeu véritable ici pour la Pologne, bien au-delà du choix d’un appareil, le Caracal. Airbus est une société européenne, qui crée de la richesse sur les territoires des 4 pays mentionnés. Ses produits, qui intègrent des composants issus de différentes unités de production, ne peuvent donc, pas plus qu’un A320 ou un A380 par exemple, être rattachés à un drapeau national. Si la Pologne confirme, comme je l’espère, sa décision, alors son choix sera celui de l’Europe.

C’est pour cette raison qu’avec l’Allemagne la France l’a soutenu. Mais notre pays voit dans la Pologne un partenaire crucial pour avancer sur le chemin de l’Europe de la défense et de l’armement. C’est à ce titre, dans un contexte de confiance mutuelle sans précédent, que nous avons multiplié les gages, opérationnels et politiques. Avec le plein appui de l’Etat, nos industriels ont mobilisé leur savoir-faire et leur expérience pour faire, sur plusieurs des programmes de modernisation des forces armées polonaises, des offres ambitieuses, assorties de transferts de technologie et de coopérations industrielles véritablement avantageuses.

L’une de ces offres, taillée sur mesure pour répondre aux besoins polonais exprimés dans le cadre du programme Wisła de défense aérienne, était celle du système SAMP-T du consortium MBDA-Thales. Ce n’est pas par hasard qu’elle avait été retenue en juin 2014 pour la phase finale de la procédure de sélection et sa qualité a ensuite été largement reconnue par les experts polonais.

Une autre de ces offres est toujours sur la table, elle aussi appelée à s’adosser à une relation d’État à État, je veux parler de la modernisation de la marine polonaise, et en particulier de sa flotte sous-marine. Jugeant légitime le besoin de son allié polonais de renforcer sa défense – et celle de l’Alliance – en ce domaine, la France et son chantier naval DCNS, forts d’expériences réussies dans le monde, ont proposé à la Pologne de construire elle-même, dans ses chantiers navals, à Gdynia, un des sous-marins classiques les plus avancés au monde, le Scorpène.

Elle bénéficierait pour cela d’un transfert de technologie d’une grande complexité – un sous-marin est formé d’un million de pièces au total – un transfert qui est la condition du savoir-faire ultérieur de la maintenance. Ce point est capital lorsque l’on sait que le coût de l’entretien d’un équipement représente généralement, sur la durée de son cycle de vie, le double de son prix d’acquisition.

Ce projet s’adosserait à une coopération étatique entre la Pologne et la France, dotée d’un corps de 3 000 sous-mariniers d’une compétence exceptionnelle. Notre pays a également proposé d’armer les trois sous-marins que la Pologne envisage d’acquérir de l’ensemble de la gamme d’armement dont elle pourrait exprimer le besoin.

Contrairement à un mythe tenace, selon lequel seuls des « sous-marins de poche » pourraient opérer efficacement en Mer Baltique, le Scorpène est parfaitement adapté à cet environnement. Surtout, doté d’un système de combat aussi avancé, il ne placerait pas seulement la Pologne dans une division à part, mais il serait pour l’OTAN un atout inestimable, que ce soit dans les eaux de la mer Baltique, ou ailleurs, le jour où les circonstances l’exigeraient.

Compte tenu du niveau de confiance et de proximité politique nécessaire entre nos deux Etats pour entreprendre un tel projet, celui-ci me paraît, si tel est le vœu des autorités polonaises, à même d’ouvrir et de fonder une nouvelle étape de la relation stratégique entre la France et la Pologne.

Tribune de l’Ambassadeur parue dans "Rzeczpospolita" le 4 mai 2015.

Dernière modification : 18/05/2015

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