Entretien de Manuel Valls dans "Gazeta Wyborcza"

« Il faut sortir de la logique de guerre »,
entretien du Premier ministre Manuel Valls
pour Gazeta Wyborcza du 11 mars 2015


Qui est responsable du fait que l’Europe, longtemps espace de paix, de coopération et de sécurité, est entrée de nouveau dans une période de tensions et de périls bien connus de son passé ?

L’Europe continue d’être un espace de paix et de sécurité car nos Nations ont réalisé une prouesse historique : dépasser les conflits et les rancœurs. Je veux d’ailleurs rendre, ici, un hommage à la Pologne et à ses voisins de l’ancien bloc communiste qui ont rejoint, il y a onze ans, l’aventure européenne. Nous formons aujourd’hui un ensemble de plus de 500 millions d’habitants qui est, de loin, la première puissance économique mondiale.

Mais, soyons vigilants, car la paix n’est jamais acquise. Les populismes et les nationalismes rôdent sur fond de crise du projet européen. En réponse, il nous faut lui redonner toute sa force, ce qui implique notamment de mieux répondre aux attentes des peuples en matière de croissance, d’emploi, de solidarité.

Le projet de vente des Mistral à la Russie est devenu un vrai boulet pour la France. Comment comptez-vous vous en sortir ?

Le Président de la République a jugé en novembre dernier que la situation à l’est de l’Ukraine ne permettait pas d’autoriser la livraison de ce navire à la Russie. Notre position n’a pas changé depuis. Notre priorité va à la stabilisation de la situation en Ukraine, qui passe par la mise en œuvre complète de l’accord de Minsk et d’un projet politique permettant de sortir de la crise. Cette décision, la France l’a prise souverainement, en dehors de toute pression, en dépit de ses importantes conséquences financières. La France assume ses responsabilités. Il faudra que cela soit reconnu.

Quelle est la position de la France sur la question de fourniture d’armes à l’Ukraine ? Ne craignez-vous pas que si rien ne change en la matière la guerre apparaîtra également sur les territoires de l’UE et de l’Otan ?

Notre position n’est pas de livrer des armes mais des solutions pour la désescalade. Je vous parlais à l’instant de notre Union, de sa force. Nos destins sont désormais liés et je vois mal comment quiconque pourrait menacer notre sécurité collective sans prendre des risques démesurés.

Comment estimez-vous l’efficacité des sanctions introduites par les Occidentaux contre la Russie ?

Les sanctions ne sont pas une fin en soi. Elles ont un objectif : contraindre les fauteurs de guerre sans nuire aux populations. Nos relations économiques avec la Russie sont importantes et personne n’a intérêt à encourager leur dégradation et l’isolement de la Russie. Ce que nous souhaitons, c’est le dialogue et le retour de la paix, pas jeter de l’huile sur le feu.

On se souvient de l’excellente coopération de l’Allemagne, de la France et de la Pologne à l’époque de la révolution de Maïdan. Pourquoi, un peu plus tard, la Pologne a été écartée de la table de négociation ? Pourquoi la France et l’Allemagne ont-elles accepté d’entrer dans le « format de Normandie » sans y inviter la Pologne ?

Pour moi, l’essentiel c’est d’être efficace. Je crois qu’il faut éviter le débat un peu artificiel sur les formats à 2, à 3, … Le format de Normandie, c’est-à-dire cette action conjointe du Président Hollande et de la Chancelière Merkel auprès du Président Poutine et du Président Porochenko pour parvenir à un cessez-le-feu et à une solution politique en Ukraine, fonctionne bien. C’est grâce à lui que l’accord de Minsk 2 a pu être signé. Mais la France et l’Allemagne ne sont pas propriétaires d’une solution politique pour l’Ukraine. Il faut les efforts de tous. Il faut la mobilisation de l’Union européenne. Il faut les pressions de chacun et à cet égard la Pologne, par sa situation géographique, par son poids en Europe orientale, a un rôle essentiel. La France et la Pologne ont d’ailleurs un dialogue très étroit sur l’Ukraine. Ce sera un des dossiers importants lors de mes entretiens avec le Président Komorowski et avec la Première ministre Ewa Kopacz.

Quand la France s’est portée au secours du Mali, la Pologne était parmi les rares pays européens à offrir son aide malgré l’éloignement du théâtre des opérations. Est-ce que la France serait prête à une réaction semblable, proportionnelle à ses capacités militaires, si la Pologne se portait au secours de l’Ukraine ?

Il ne s’agit pas de nous engager dans une logique de guerre mais d’en sortir ! Pour ce qui concerne le Mali, la France a sans hésitation engagé, en janvier 2013, ses forces dans la bataille contre une organisation terroriste qui constitue une menace terrible, pas seulement pour les pays africains, mais pour nous tous. La Pologne s’est trouvée aux côtés de la France pour lui apporter une assistance et je veux ici vous assurer de la reconnaissance des Français.

Quelles sont les perspectives de la coopération franco-polonaise dans le domaine de la défense ?

Notre coopération militaire est excellente. Elle se fait à plusieurs niveaux : dialogue stratégique semestriel, opérations extérieures comme ce fut le cas au Mali ou en République centre-africaine, opérations de sécurisation dans le cadre de l’Otan. La France continuera d’ailleurs à mobiliser des forces terrestres, maritimes, aériennes et spéciales pour la sécurité de la Pologne. Des chars Leclerc seront notamment déployés pendant deux mois. Nos deux pays travaillent aussi en étroite concertation pour la réussite du Conseil européen de juin 2015 consacré à la politique de sécurité et de défense commune, et du sommet de l’Otan à Varsovie, en 2016.

Les effets et les possibilités d’une coopération bilatérale dans le secteur de la défense pourraient être amplifiés si une vraie politique commune européenne de la défense existait. Comment pensez-vous agir pour favoriser la création d’une telle politique ?

La France et la Pologne ont une remarquable convergence d’analyse sur les questions stratégiques. Ensemble, nous plaidons auprès de nos partenaires européens pour développer une Europe de la défense ambitieuse qui permette aux Européens de répondre aux défis et menaces qui pèsent sur le continent. C’est le sens des propositions que nous allons porter pour le Conseil européen de juin 2015. Les décisions que la Pologne prendra pour la modernisation de son outil de défense auront également un impact décisif sur la concrétisation d’une Europe de la défense. La France et ses industries sont prêtes à accompagner la Pologne dans ce partenariat de long terme.

Depuis la visite de Monsieur Hollande à Varsovie en automne 2012, les relations franco-polonaises semblent vivre une nouvelle jeunesse. Pourquoi, à votre avis, le Triangle de Weimar ne la vit pas ?

Les réunions du triangle de Weimar sont effectivement devenues moins fréquentes, alors que cette instance de dialogue entre la France, la Pologne et l’Allemagne est utile pour l’Europe. J’ai moi-même participé, comme ministre de l’Intérieur, à une rencontre de ce type à Cracovie en juillet 2013. La France a donc proposé de réunir au niveau des chefs d’État nos trois nations dans les toutes prochaines semaines à Paris.

Pensez-vous que ce qu’on appelle « le moteur franco-allemand » fonctionne toujours ? Estimez-vous qu’il puisse constituer une bonne formule pour l’Europe ad vitam aeternam ?

Le « moteur franco-allemand », c’est une force d’entrainement essentielle qui profite à l’Europe dans son ensemble. Mais l’Europe ne peut évidemment se résumer à la seule impulsion donnée par ces deux pays. Je crois au rôle de chaque Etat membre, et en particulier à celui de la Pologne. Un seul exemple : c’est sur la base des idées françaises et polonaises que le dossier de l’Europe de l’énergie avance.

Quelle est la vision française de l’Union énergétique ? Quelles sont les perspectives de la coopération franco-polonaise dans le secteur ?

Les enjeux énergétiques au sein de l’Union européenne sont nombreux : garantie de l’accès à une énergie abordable pour préserver la compétitivité de nos entreprises et lutter contre la précarité énergétique, renforcement de la sécurité d’approvisionnement ou encore lutte contre les dérèglements climatiques. Tous ces enjeux sont liés. L’Union énergétique a donc un rôle important : assurer la cohérence de toutes les politiques menées. Dans ce cadre, la France et la Pologne peuvent faire beaucoup ensemble, que ce soit pour améliorer notre efficacité énergétique ou pour développer des technologies bas carbone, y compris dans le domaine du nucléaire qui est toujours une filière d’avenir dans notre bouquet énergétique. La France y est prête.

Quelle est votre explication des succès électoraux du Front national de Marine Le Pen ? A votre avis, reste-t-il un parti anti-système de contestation, ou est-il devenu, aux yeux des Français, un parti de proposition et de pouvoir ?

Le danger c’est justement celui-là. L’extrême droite veut se faire passer pour une formation respectable, mais elle n’a pas changé. Elle porte toujours un message de repli, de division, de haine et elle n’a que des solutions irréalistes et dangereuses à proposer : sortie de l’Union européenne, sortie de l’Euro. Elles mèneraient à la ruine, la France, ses salariés, ses épargnants, ses agriculteurs. C’est ce message que je ne cesse de marteler dans la campagne actuelle.

Le FN semble partir en position de favori aux prochaines élections départementales. Dans ce contexte, êtes-vous favorable à ce que les socialistes participent à un « front républicain » contre le FN ?

A chaque fois que la gauche a dû choisir, elle a choisi le candidat républicain. Elle a toujours fait ce choix, et elle le fera toujours. J’attends la même attitude de la droite républicaine.

Dernière modification : 20/03/2015

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