Discours prononcé à la réception Journée Industrie de défense franco-polonaise [pl]

Discours à l’occasion de la Journée franco-polonaise de l’industrie de Défense

Varsovie, le 19 février 2014

Messieurs les Députés et Sénateurs

Messieurs les Généraux

Messieurs les Présidents et Directeurs

Mesdames, messieurs

En souhaitant la bienvenue à la Résidence de France, permettez-moi de tout d’abord vous remercier d’avoir accepté mon invitation. Car c’est un plaisir et un honneur pour moi que de clôturer ici la première journée franco-polonaise de l’industrie de Défense. Je me réjouis de son succès, des occasions qui ont été créées pour nombre d’entre vous de faire du « speed dating » et des échanges qui vont, je l’espère, se poursuivre autour d’un verre. Et je voudrais en féliciter – et en remercier – les organisateurs, avec le département de la politique de l’armement du Ministère polonais de la Défense nationale, plus particulièrement Mme Aleksandra Borowicz.

Cette rencontre s’inscrit dans une séquence qui est en train de transformer, et en profondeur, le paysage stratégique de notre continent. J’ai pris mes fonctions il y a 20 mois, et je suis impressionné par le chemin parcouru. Entre nos deux pays, bien sûr, puisque, ainsi que le soulignait le Premier Ministre Tusk, recevant le Président Hollande le 29 novembre dernier « les relations franco-polonaises sont aujourd’hui les meilleures dans l’histoire ». Mais je suis aussi étonné de la mutation qui s’est opérée dans la posture stratégique de votre pays, chers amis polonais.

Ce que dont j’ai été le témoin, c’est d’une prise de conscience de ce que la défense commence par soi-même, de ce qu’il est hasardeux de s’en remettre à autrui du soin de sa sécurité, de ce que les menaces ne commencent pas aux abords des frontières. La Pologne est, parmi les pays européens, un de ceux qui prennent le plus au sérieux leur défense. J’observe aussi, de plus en plus, que la Pologne est attentive au concept d’autonomie stratégique, qu’il s’agisse des outils d’évaluation des situations ou de ses moyens d’action et d’intervention.

Cette évolution, ce constat ne peuvent que nous rapprocher, la Pologne et la France – qui ont l’une comme l’autre payé un lourd tribut à l’ignorance des réalités. Depuis des décennies, la France a tenu l’autonomie stratégique pour une vertu cardinale – vous savez le prix qu’y attachait le général de Gaulle – et s’est dotée de tous les moyens d’une autonomie de décision, une démarche qui s’est traduite par une industrie d’armement nationale, des technologies développées par nous-mêmes, qui avaient un coût, certes, mais c’était le prix à payer pour cette autonomie.

Aujourd’hui, la France a choisi l’Europe pour destin, irrévocablement, et je me réjouis que la Pologne ait elle aussi fait ce choix. C’est donc à l’échelle de notre continent que nous avons choisi de transposer cette « ardente obligation » qu’est l’autonomie stratégique. Nous avons souhaité préserver, pour notre continent, une capacité aéronautique, spatiale, électronique, une capacité dans le domaine des missiles. Nous l’avons fait avec ceux de nos partenaires européens qui étaient prêts à entreprendre l’aventure avec nous, l’Allemagne, l’Espagne, le Royaume Uni, nous avons fait des alliances, des rapprochements, des fusions – en consentant quelquefois des sacrifices significatifs, en termes d’emplois notamment – mais aujourd’hui les noms d’Airbus, d’Ariane, d’Astrium, de Thales, de MBDA sont synonymes d’autonomie technologique, et donc stratégique, de l’Europe. Ils sont avant tout, j’aimerais le souligner, le fruit de la volonté des Etats, l’application de la maxime qui veut que « l’union fait la force », même s’ils respectent pleinement les lois du marché.

Aujourd’hui une chance s’offre à la Pologne de prendre la place qui lui revient dans cette Europe qui refuse de se réduire à un simple espace de libre-échange. La place qui lui revient, ajouterais-je, car votre pays est un formidable réservoir de savoir-faire industriel, de potentiel technologique et de talent d’ingénierie. La vallée de l’aviation, autour de Rzeszów, mais aussi de nombreux ateliers d’armement à travers le pays sont de véritables trésors. C’est dans ce constat, certainement, qu’il faut chercher les raisons de la proposition, énoncée en juin 2013, par Airbus – qui s’appelait encore EADS – la success story indiscutable de l’industrie aéronautique européenne – de faire de la Pologne sa cinquième base, après la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et l’Espagne. Une base industrielle qui, au-delà des appels d’offres en cours et des 800 salariés qu’emploie d’ores et déjà Airbus ici, inscrirait définitivement la Pologne dans les activités – la recherche & développement, la production, les exportations… – du « noyau dur » de l’Europe de l’armement.

C’est donc une véritable offre de « mariage » que ce groupe, qui est l’incarnation même de l’Europe qui réussit, a proposée à la Pologne. Et je me réjouis de l’intérêt manifesté par les plus hautes autorités polonaises pour ce partenariat, que ce soit sous la forme d’une montée au capital du groupe Airbus, comme l’a évoquée le ministre polonais de la Défense en novembre dernier, ou sous toute autre forme.

Mais il reste nombre d’autres avenues à explorer pour la Pologne pour se rapprocher de l’Europe de la défense et de l’armement. La France, par la surface qu’ont ses groupes industriels, leur disposition à bâtir d’authentiques partenariats avec des homologues polonais, y compris sous forme de partage de technologies et de R&D ou de stratégies d’accès au marché mondial, recèle des potentialités considérables pour une industrie polonaise qui a en main les meilleurs atouts pour figurer dans le groupe de tête des Etats européens.

D’autres offres de « mariage » ont été émises ou s’esquissent, à chaque fois synonymes de liens durables, d’alliance à long terme entre des familles qui partagent les mêmes approches. Car, vous le savez, un programme d’armement s’étale sur 40 voire 50 ans. Et pour que ce partenariat soit durable, il faut tout d’abord que l’alliance soit équilibrée. Il n’est pas question pour l’un d’absorber l’autre, chaque partie doit y trouver son intérêt, commercial, technologique, stratégique.

Ensuite, il est nécessaire que ce mariage soit fécond et porte des fruits. Nous avons vu les fruits du passé, ils ont pour nom le poste radio PR4G de Radmor ou les moteurs fusées Feniks de Roxel et FPS. Les alliances d’aujourd’hui doivent porter les fruits de demain : les futurs satellites, missiles, systèmes de défense anti-aérienne et anti-missiles, sous-marins et drones qui équiperont nos armées et défendront nos pays. Des armements qu’il ne s’agit pas simplement de placer sous une bannière européenne, mais avant tout d’élever, en partageant les coûts de développement, la R&D, au meilleur niveau de compétitivité technologique et commerciale.

Nos gouvernements sont disposés à entrer dans une ère de coopération nouvelle. Les grands groupes, français et européens, y sont prêts. Mais cette nouvelle étape doit aussi pleinement embrasser les PME, qui forment un tissu industriel indispensable, et permettent aux grands groupes, grâce à la qualité de leurs sous-traitants, d’être plus souples et réactifs. Je salue leur présence nombreuse ici.

Ce qui a été discuté aujourd’hui est aux antipodes de l’achat « sur étagère », conclu au prix d’un lobbying politique et commercial intense, assorti de « boîtes noires » qui contraignent la liberté de l’utilisateur dans l’emploi des armements, et attaché à des offsets chimériques ainsi qu’à des coûts de maintenance exorbitants.

Ce qui est sur la table aujourd’hui, ce sont des transferts de technologie, des partages des risques et des bénéfices, de la R&D pour développer des systèmes du futur, des systèmes qui ne soient pas au bout d’une laisse, des systèmes dont nous aurons écrit ensemble les codes-sources, dont chaque partie soit propriétaire et non pas locataire, appelés à évoluer au fil des besoins futurs, et pour produire des armements qui ne seront soumis à aucune restriction à l’exportation autre que celles que nos gouvernements aurons ensemble décidées.

L’enjeu qui est le nôtre aujourd’hui, c’est de savoir si l’Europe veut, en se maintenant à l’avant-garde de la R&D et du savoir-faire industriel, tenir son rang dans la compétition féroce qui agite le monde de l’armement et qui met en scène des acteurs extra-européens extrêmement pugnaces, les Etats-Unis bien sûr, mais aussi Israël et la Russie, voire des nouveaux entrants comme la Chine. Comme nous le savons tous, ce secteur est bien moins régi par les lois du marché que par des stratégies politiques.

Et notre démarche doit être également politique, d’autant plus que l’industrie de défense est aussi, de par la dualité fréquente des technologies, un socle de l’industrie tout court. C’est donc à nous, Européens, qu’il appartient au premier chef de défendre notre industrie. De cette nécessité les autorités polonaises sont plus conscientes aujourd’hui que jamais, et c’est là le sens de l’initiative du Président Komorowski d’inviter les partenaires du Triangle de Weimar – qui représentent à eux trois 40 % du PIB de l’UE – à une conférence à haut niveau dédiée à l’industrie, à la compétitivité et à l’innovation. Elle a eu lieu les 6-7 février dernier à Cracovie, avec la participation du chef de l’Etat polonais, et en partie consacrée à l’industrie de défense. Certains d’entre vous étaient présents et je les en remercie.

Personne n’a mieux capturé l’essence du défi auquel nous faisons aujourd’hui face que le Président Komorowski, et je le cite : « Nous pouvons et nous devons développer le potentiel du Triangle de Weimar. Grâce à l’expérience acquise lors de la mise en œuvre des projets européens tels qu’Airbus ou Galileo, nous pouvons entreprendre ensemble de nouvelles initiatives industrielles. Cette coopération des industries européennes devrait se réaliser dans des secteurs aussi importants que, par exemple, l’industrie de l’armement, dans le cadre de la politique de sécurité européenne. Une industrie de l’armement de pointe est importante pour notre défense et notre sécurité, par ailleurs, grâce à l’application des technologies militaires dans des projets civils, nous pouvons augmenter le potentiel d’innovation et la compétitivité de notre économie ».

C’est à cette invitation qu’il s’agit aujourd’hui de répondre pour aborder dans les meilleures conditions possibles les défis économiques, industriels et stratégiques de demain. La France, avec ses groupes industriels, qu’ils soient nationaux, comme DCNS, Thales et Nexter, ou européens, comme MBDA, y est prête. Les exemples que j’ai cités prouvent que l’Europe, lorsqu’elle en a la volonté, et lorsqu’elle s’en donne les moyens, peut réussir. Cela ne dépend que de nous Européens. C’est ce qui nous amène à penser que nous vivons aujourd’hui un moment charnière dans notre histoire commune, et nous pouvons nous sentir privilégiés d’en être les témoins et d’y prendre part.

En conclusion, je vous souhaite des unions durables, ambitieuses et compétitives, afin que vous, industriels de défense européens, formiez le fleuron mondial de l’armement de demain.

C’est à nos succès futurs, si proches, et communs, que je vous propose maintenant de porter un toast./.

Dernière modification : 20/02/2014

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