Débat d’historiens organisé à l’IFP à l’occasion du 95ème anniversaire du traité de Versailles [pl]

Intervention de l’Ambassadeur lors du débat d’historiens
organisé à l’Institut Français de Pologne
à l’occasion du 95ème anniversaire du traité de Versailles
(27 juin 2014)

Madame la ministre,
Mesdames et Messieurs,

Près d’un demi-siècle après la proclamation de l’Empire dans cette même galerie des Glaces, le 28 juin 1919 l’Allemagne vaincue signait le traité de paix à l’endroit même où son empire avait été proclamé en février 1871 et cinq années jour pour jour après l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo. La Première Guerre mondiale est finie. La signature du traité a duré 45 minutes et a été marquée de sobriété. Aucun décorum, aucune musique. Seule une table était dressée au milieu de la galerie, sous la figure emblématique de Louis XIV traversant le Rhin. Ont pris place autour d’elle les quatre représentants des nations alliées : Clémenceau pour la France, Wilson pour les Etats-Unis, Lloyd George pour la Grande-Bretagne et Orlando pour l’Italie. Roman Dmowski et Ignacy Paderewski signèrent l’accord au nom de la Pologne ; Müller, ministre des Affaires étrangères, et le docteur Bell composaient la délégation allemande. C’était il y a 95 ans.

« Paix » pour les uns, « diktat » pour les autres : voilà ce que représente aujourd’hui le traité de Versailles, qui a son époque suscita un profond débat intellectuel lorsque Keynes démissionna de la délégation britannique et publia « Les conséquences économiques de la paix », ouvrage auquel répondit l’historien Jacques Bainville en énumérant « Les conséquences politiques de la paix ».

95 années après, quel jugement pouvons-nous porter sur le traité de Versailles ? Porte-il en germe les causes de la Seconde Guerre mondiale comme on l’accusa parfois ? Fut-il terrible, à l’image de la guerre qu’il achevait ?

Loin de moi l’idée de vouloir y répondre et de déflorer ce débat, mais le traité de Versailles, plus que ceux du Trianon, de Saint-Germain-en-Laye, de Neuilly ou de Sèvres est non seulement un symbole du premier conflit mondial mais également, surtout ici en Pologne, une réalité concrète à travers les modifications territoriales qu’il provoqua. Pour la France, bien sûr, mais aussi pour la Pologne, nouvellement créée, qui se voit attribuer d’importants territoires à l’Ouest tandis que Dantzig devient une ville-libre, garantissant l’accès de la Pologne à la mer.

Il faudrait sans doute mentionner également, ce que vous ferez sans aucun doute au cours de vos débats, toutes les mesures prises pour empêcher la renaissance de la puissance allemande, et qui font débat, notamment les réparations de guerre, ainsi que les frustrations et les déséquilibres nés de ce traité.

Mais il me paraît opportun d’évoquer également cette vision nouvelle, qui se fait jour, des relations internationales. Je pense à la Société des Nations qui, imaginée par Léon Bourgeois en 1909, se réalise, mais aussi à l’abolition de la diplomatie secrète qui avait trop souvent prévalu jusque-là, à la restitution des souverainetés et au droit des peuples à l’auto-détermination. Le traité de Versailles prélude à une vision qui rompt avec un monde d’avant-guerre dominé par le Concert des Nations et les équilibres approximatifs des puissances avec ses pourparlers formels, prudents et temporisateurs qui, sans parvenir à résoudre les frictions posées par la question d’Orient, les contentieux coloniaux et le système des Alliances, écartaient les tensions et les risques de guerre sans toutefois mesurer qu’ils ne faisaient que les cristalliser.

A Versailles, s’ébauche donc ce paradigme du droit prévalant sur la puissance, avec des institutions nouvelles chargées de régler les différends et de veiller, partout, au respect de la légalité et des conventions internationales. L’histoire de l’entre-deux-guerres a démontré ce que cette gouvernance avait d’utopique. Mais les causes mêmes de son échec ont été dûment analysées et ont façonné la conception du nouveau système de relations internationales, porté sur les fonts baptismaux avec la Charte de San Francisco signée, elle, le 26 juin 1945.

Du 28 juin 1919 au 26 juin 1945, il ne manquait finalement que ce 27 juin 2014 ! Et à cet égard, le titre de ce débat, « Le traité oublié » illustre parfaitement la façon dont se perçoit aujourd’hui le traité de Versailles. Certes, il n’était pas parfait et portait en lui trop de traces de cette « Revanche » tant de fois désirée, mais n’était-il que ça ? Quelles leçons pouvons-nous aujourd’hui tirer de cette expérience, alors que l’ordre international hérité de Yalta s’est effondré et que nous peinons à en voir s’esquisser un nouveau ?

C’est sur ces questions, auxquelles vont, sans nul doute et bien mieux que moi, répondre les intervenants de ce débat, que je vous souhaite à toutes et à tous une excellente conférence au sein de l’Institut Français.

Dernière modification : 01/07/2014

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